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L’excision, je l’ai subi à 10 ans…

Originaire du Sénégal, de l’ethnie Peul de la caste des Torodo, je suis l’ainée dans une fratrie de six enfants. Mes cinq autres sœurs et moi sommes des enfants d’immigré. Nous avons été élevées dans l’Oise, dans un contexte familial des plus tendus.

En dehors des violentes disputes entre mes parents, souvent dues , je subissais aussi à fréquence régulière des sévices corporels. Pour mon père et ma mère, le bâton était la meilleure façon d’éduquer un enfant. Ils n’hésitaient donc pas à en faire usage, aussi souvent que possible.

Pour les vacances de 1993, mes parents nous ont parlé d’un voyage au Sénégal, ma patrie mère que j’avais quitté à à peine 8 mois. Ce serait la première fois que je m’y rendrais en étant en âge de conscience ; j’en étais toute excitée. Et même les interrogations suscitées par les préparatifs excessifs de mes parents n’y changèrent rien. Mes sœurs et moi allions découvrir le pays de nos parents, et ni les nombreux médicaments, achetés en plus des traditionnels vaccins, ni les multiples paquets de couche, n’entachèrent en rien notre enthousiasme. D’ailleurs, je compris plus tard quel était le but de tous ces achats.

Une fois à destination, ma mère prétexta un jour que nous devions aller visiter notre oncle marabout, et ce, sans elle. Elle nous confia alors à notre tante et à une de ses amies. Ces deux dernières nous conduisirent chez deux femmes, dont l’une disait être infirmière travaillant avec les enfants. Quelques instants plus tard, on me demanda d’attendre, et ma sœur fut attirée de force vers une chambre, peu avant que ses cris d’effroi ne viennent me glacer le sang. Puis ce fut à mon tour. A l’intérieur, la flaque de sans sur le sol, ma sœur inconsciente sur le lit, et une bassine contenant de l’eau rougie par le sang de ma sœur me fit comprendre ce qu’il se passait : nous étions entrain de nous faire exciser. Mes efforts pour m’enfuir furent alors vains ; de vigoureux bras me saisirent pour m’allonger sur le lit, puis très vite, la lame froide pénétra la chair au niveau de mes parties intimes. A mesure qu’elle allait et venait, une douleur lancinante parcourait tout mon être. Quand elles eurent fini de découper une composante de mes parties génitales sans la moindre précaution, je fus plongée dans la même eau que celle qui avait été utilisée pour ma sœur ; aucune mesure d’hygiène. En rentrant ce jour-là, nous eûmes toutes les peines du monde à marcher, entre l’insupportable douleur et l’abondant saignement. Je ne pus ensuite m’empêcher d’en vouloir à mes parents, criant notamment à ma mère que je la détestais pour sa trahison. J’avais 10 ans, et on venait de m’arracher une partie de ma féminité.

Dans les jours qui suivirent, de nombreuses complications se présentèrent. Nos plaies avaient du mal à cicatriser, et l’infirmière exigeait de plus en plus de moyens pour s’occuper de nous. Les consolations de ma grand-mère, que je visitai brièvement avant d’en être brutalement séparée sur demande de mon père, furent le seul point positif dans ce nuage de tristesse.

J’ai été excisée à 10 ans, et j’en suis traumatisée à vie

Lorsqu’on pense qu’en 2018 encore, dans certaines régions du monde, principalement en Afrique, des petites filles, non encore sorties de l’enfance, continuent d’être soumises à des pratiques barbares, dégradantes et par-dessus tout, extrêmement nocives pour leur santé, on pourrait presque croire que les auteurs desdites pratiques ne sont pas conscients de leurs conséquences. Pourtant, les campagnes de sensibilisation sont régulièrement organisées et il n’existe pas seulement une loi contre l’excision, mais bien des dizaines. L’ablation du clitoris et les autres formes de mutilations génitales sont un fléau et un fardeau que les victimes sont tristement obligées de porter pour le restant de leur vie, souvent au nom de traditions barbares et rétrogrades.

La mutilation génitale, qu’est que c’est ?

Les mutilations génitales regroupent les interventions pratiquées sur les organes sexuels de la femme sans but thérapeutique. Leur origine remonte à un vicieux désir de contrôle de la sexualité féminine par les hommes ; puis la pratique s’est insidieusement infiltrée dans les habitudes sociales des populations au point de devenir une raison religieuse ou traditionnelle.
Dans chacun de ces cas, cette pratique ne laisse que douleur et traumatisme chez les victimes, avec des risques extrêmes pour leur santé. L’ablation des tissus génitaux de la femme est souvent la cause de dysfonctionnements au niveau de l’organe de reproduction, ce qui est synonyme d’une vie sexuelle altérée et de complications diverses. L’Organisation mondiale de la Santé a classé les mutilations génitales en quatre types :

Type 1 : cliniquement appelée clitoridectomie, elle est soit l’ablation totale ou partielle du clitoris, soit l’ablation du prépuce, soit l’ablation de ces deux parties.
Type 2 : la mutilation consiste en l’ablation totale ou partielle du clitoris et des petites lèvres, parfois avec enlèvement des grandes lèvres.
Type 3 : encore appelée infibulation, il s’agit d’un procédé de rétrécissement de l’orifice vaginal. Il consiste à recouvrir les petites et/ou les grandes lèvres par ablation et accolement.
Type 4 : le type 4 regroupe toutes les autres interventions non sanitaires qui sont effectuées sur les organes génitaux féminins : ponction, percement, incision, scarification, cautérisation.

J'ai subi une mutilation de Type 2

Un fléau très présent au Sénégal

L’ablation du clitoris et les autres formes de mutilations génitales se pratiquent parfois impunément dans certains pays d’Afrique. Les familles continuent de s’y soumettre même quand elles sont informées des répercussions : la sauvegarde de « l’honneur de la famille » et le respect de la « norme sociale » sont les raisons les plus avancées. Et le chiffre des excisées est alarmant…
Au Sénégal plus particulièrement, le nombre de victimes de mutilations génitales sonne comme une incongruité : 28 % de femmes âgées de 15 à 49 ans déclarent en avoir subi une. Ce taux est réparti en fonction des régions et des ethnies ; le plus grand nombre de victimes au Sénégal vient des régions de Kolda et de Matam, et les ethnies les plus représentées sont les Peuls, les Soninkés et les Mandingues.

Ce que dit la loi

Les mutilations génitales sont interdites et punies par diverses lois dans la plupart des pays du continent. L’OMS lutte sans relâche contre la clitoridectomie, et le 6 février de chaque année, est célébrée la journée mondiale de lutte contre cette pratique. Au Sénégal, Abdou Diouf a fait voter une loi en 1999 pour la criminaliser. Il s’en est suivi une forte campagne de sensibilisation et des croisades à travers les villages du pays. Le bilan fut encourageant : trente et un villages sénégalais ont décidé d’abandonner cette pratique.

L’excision et toutes les pratiques de mutilation génitales effectuées sur les petites filles sont une charge terrible qu’elles sont amenées à traîner toute leur vie. Aucune raison religieuse, sociale ou culturelle ne saurait justifier ces pratiques.

 

Cet article fait partie de la séléction Humeur d’Hellocoton

et d’Inspilia

 

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21 Commentaires

  • Répondre
    Catherine
    10 octobre 2018 à 8 h 53 min

    Bonjour,

    je commente rarement sur les blogs, mais ton article m’a bouleversée. Dire que de telles pratiques existent encore aujourd’hui… Bravo pour ton courage et ton témoignage, qui parlera sans doute à de nombreuses jeunes filles.

    • Répondre
      Diari Thom
      10 octobre 2018 à 17 h 39 min

      Merci pour ton message, j’espère que d’autres jeunes femmes sortiront de leurs silences .

  • Répondre
    CamilleG
    10 octobre 2018 à 14 h 13 min

    Mon dieu. Je suis choquée, j’en ai la chaire de poule…. Je t’envoie mon soutien et j’espère vraiment qu’un jour tout ceci s’arrêtera. Quelle horreur, si jeune, de subir ces traitements !! Tu es courageuse d’avoir écrit cet article.

    • Répondre
      Diari Thom
      10 octobre 2018 à 17 h 35 min

      Merci beaucoup pour ton soutien ❤

  • Répondre
    Ornella
    10 octobre 2018 à 16 h 09 min

    Quelle tristesse ! Que ça ait lieu encore aujourd’hui me révulse. Pratique complètement archaïque et barbare. Je suis désolée pour toi, tu ne rentres pas vraiment dans le détail de « comment tu le vis aujourd’hui » mais j’espère que tu parviens peu à peu à te reconstruire.

    • Répondre
      Diari Thom
      10 octobre 2018 à 17 h 25 min

      Bonjour, merci beaucoup pour ton message. L’excision est pratiquée par l’ignorance des gens malheureusement, ces personnes n’ont pas reçu éducation. Oui, c’est un traumatisme, c’est douloureux, j’aurais pu finir dans un asile mais je vais bien et j’ai tracé ma route. Je vais me faire reconstruire début décembre. Je vais aussi en parler sur le blog…affaire à suivre.

  • Répondre
    Lexie
    10 octobre 2018 à 20 h 19 min

    Merci pour cet article important, pour avoir pris la peine de raconter, sans fards, ce que tu as vécu.

    • Répondre
      Diari Thom
      14 octobre 2018 à 12 h 21 min

      Merci beaucoup, c’est important d’en parler, on en parle pas assez.

  • Répondre
    petitsruisseauxgrandesrivieres
    10 octobre 2018 à 21 h 40 min

    Je tombe par hasard sur ton blog depuis HC, je suis si désolée que ta sœur et toi ayez eu à subir cette barbarie… Je pense à toi et à toutes les petites filles qui passent par ces souffrances. J’espère que des jeunes femmes courageuses comme toi pourront faire bouger les mentalités. Et je te souhaite force et courage pour ta reconstruction <3

    • Répondre
      Diari Thom
      14 octobre 2018 à 12 h 20 min

      Bonjour,

      Merci beaucoup,les autres aussi ont été excisées les 5.

  • Répondre
    Justsomelittlewords
    10 octobre 2018 à 22 h 08 min

    Je suis tombée sur ton article un peu par hasard, et il m’a beaucoup touchée. Je connaissais l’existence de ces pratiques bien-sûr, mais je pense qu’on n’en parle pas assez, ça reste un sujet assez tabou. Bravo d’avoir eu le courage de raconter cette histoire !

    • Répondre
      Diari Thom
      14 octobre 2018 à 12 h 16 min

      Merci beaucoup ça me touche beaucoup. Merci d’avoir lu mon article.

  • Répondre
    Gigi
    11 octobre 2018 à 9 h 27 min

    Ton article m’a beaucoup touchée. Merci pour ton témoignage !

    • Répondre
      Diari Thom
      12 octobre 2018 à 10 h 02 min

      Merci d’avoir pris le temps de le lire 😉

  • Répondre
    Madame Givrée
    12 octobre 2018 à 9 h 51 min

    J’ai pleuré en lisant ton article. J’avais entendu il y a quelques années le témoignage d’une femme sur la BBC qui racontait en détail son excision. Le contenu m’avait profondément bouleversée mais j’en avais été reconnaissante à la BBC de prendre parti et de diffuser le témoignage brutal d’une personne qui l’avait subi, parce que ça m’a fait prendre conscience de l’horreur absolue qu’est l’excision.
    Merci d’avoir eu le courage de témoigner.

    • Répondre
      Diari Thom
      12 octobre 2018 à 10 h 11 min

      Bonjour,
      Merci beaucoup, cette pratique est absolument horrible et c’est fait dans d’atroce conditions. On n’en parle pas ou peu, c’est dommage.

  • Répondre
    Aurélie | Le Joli Carnet d'Auré
    12 octobre 2018 à 11 h 43 min

    Bonjour,
    Je suis tombée sur ton article via Hellocoton, ton titre m’a interpellé et j’ai souhaité en savoir plus.
    Je connaissais ce type de procédé pour les petits garçons mais était totalement ignorante d’un tel procédé pour les jeunes filles. A la lecture de ton article j’ai été totalement horrifiée et dois bien t’avouer que j’ai dû m’arrêter de lire un moment. En te lisant cela m’a fait beaucoup de mal et j’ai préféré un instant ne pas en savoir davantage et fermer les yeux (comme beaucoup je pense). Puis je me suis dis qu’il était important que je connaisse cette histoire. Alors j’ai terminé de lire, avec des images horribles en tête et du dégoût. Je respecte les traditions et les cultures de chacun à conditions qu’elles ne soient pas barbares et surtout qu’elle laisse le choix à la personne concernée de la pratiquer ou non. Toi, ce choix tu ne l’as pas même pas eu. L’acte en lui même est déjà suffisamment horrible mais le fait que qu’on t’ai forcé, qu’on ne te laisse pas le choix adulte d’adhérer ou pas à ces pratiques, cela me répugne. Bravo à toi d’avoir trouvé la force d’en parler, de te dévoiler à travers cet article, et d’ouvrir les yeux aux ignorants que nous sommes. Je te souhaite plein de belles choses dans ta vie actuelle et plein de magnifiques moments à partager avec tes proches dans le futur. Bonne continuation ~

    • Répondre
      Diari Thom
      14 octobre 2018 à 12 h 14 min

      Bonjour,

      Merci d’avoir pris le temps de lire, et mille mercis, j’ai hésité à le publier, j’ai bien fait. J’avais peur de choquer, j’ai peur des étiquettes. Le but de ce témoignages c’est d’informer un maximum de personnes, beaucoup ignorent cette pratique abominable, et répugnante (ça me fait vomir). Ce n’est pas hasard si le clitoris est visé, les parents veulent des enfants docile et soumis, pour les marier.
      Je n’ai rien demandé à personnes et on me l’a imposé. Je suis vivante et je vais faire en parler 😉

  • Répondre
    Mélina LOUPIA
    12 octobre 2018 à 11 h 57 min

    Bonjour!

    Je souhaite échanger avec vous au sujet de ce billet, mais votre formulaire de contact semble ne pas fonctionner.
    Je suis journaliste en charge des témoignages sur Le HuffPost, nh’ésitez pas à me contacter par email.

    Bien à vous,

  • Répondre
    Sherardia
    14 octobre 2018 à 10 h 58 min

    Merci de ton témoignage sans filtre sur cette pratique abominable. Meme si je suis au bord des larmes, certains tabous doivent être levés, ton courage est remarquable, bravo.

    • Répondre
      Diari Thom
      14 octobre 2018 à 11 h 51 min

      Merci beaucoup pour ton soutien, j’ai hésité à publier cette article, j’ai bien fait 🙂

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